Je vous avais parlé, avant de partir en Europe, de la projection fantastique de Robert Lepage, ‘Le Moulin à Images’, dans le cadre du 400e de Québec. Voici la réaction de mon ami Paul Lapointe. Il a longtemps travaillé pour l’ONF avant de devenir producteur indépendent et de fonder la compagnie Érézi en octobre 1996. Il a produit trois de mes films, et je le connais comme quelqu’un qui soulève toujours des questions de fond. Voici son point de vue sur ‘Le Moulin à Images’. (S’il nous parle de Orwell et Huxley, c’est qu’il sait que j’admire ces deux auteurs de romans d’anticipation et que je travaille sur un projet sur leur oeuvre. )
L’expérience du Moulin à images produit invariablement l’émerveillement. Une projection en extérieur jetée sur un écran de plus de 25 silos créant un rapport horizontal fabuleux, tout ça est effectivement inédit et remarquable d’audace. Le contexte du 400e anniversaire de Québec ajoute à cette expérience parfaitement singulière. Les défis techniques y sont vraiment formidables. Au delà de ces aspects, toutefois, personne ne réfère jamais au contenu, si ce n’est pour mentionner que Lepage y fait un survol historique de la ville de Québec. J’ai, comme tous, été très impressionné par le dispositif et par certains effets d’animation, notamment ces images saisissantes des chutes de Montmorency. Mais j’ai aussi été surpris et déçu de la linéarité du récit, de même que par l’absence complète de point de vue. Lepage est un artiste de grand renom, et mon intervention ne vise nullement à remettre en cause son oeuvre ou son génie. Mais son survol historique de Québec me parait non seulement linéaire et descriptif, il ne produit aucune émotion, et ne commente RIEN.
Mettre en place pareil dispositif pour ne rien dire me scie. Se rendre éloquent à ne rien dire, et dire ce rien au monde entier me stupéfait. Essayons d’imaginer une œuvre de Dominique Blain qui n’aurait pas de point de vue. Impensable, non ? Pourquoi Lepage se donne-t-il autant de mal à ne rien dire? L’attrait de la technologie aurait-il donc l’effet du parfait anesthésiant sur la raison ? Qu’en penseraient George Orwell ou Aldous Huxley?
