Lorsque la série Manifestes en série de Hugo Latulippe a été télédiffusée l’année passée, j’étais trop occupé pour regarder plus que quelques bribes, mais j’ai pris bonne note du fait qu’un réseau spécialisé (Canal D) diffusait une série intéressante et progressiste. Maintenant, une autre chaîne spécialisée, Canal Vie – aussi propriété d’Astral Média – vient aussi de commencer la diffusion d’une série fort intéressante, Islam Québec. Sous-titré ‘un accès privilégié chez de nouveaux arrivants’ cette série de 13 épisodes nous fait entrer dans le quotidien de trois familles du Maghreb vivant au Québec depuis quelques années seulement. Le premier épisode nous a fait rencontrer des gens hautement scolarisés, très articulés et sympathiques, qui sont dans un impasse: malgré tous les beaux discours sur l’ouverture et l’intégration, trouver un emploi s’avère presque impossible. On sent le découragement et la désillusion. Du point de vue production, on sent que la série n’avait pas des moyens illimités, loin de là, mais les auteurs ont certainement pris le temps de construire une relation de confiance avec les sujets.
Ma collègue Louise Lemelin a développé le projet et en a assuré la production déléguée avec les deux réalisateurs Charles Gervais et Sophie Lambert, dans le cadre de la maison d’une production Trinôme. Je lui ai posé deux questions.
VERSION COURTE
Magnus Isacsson : Tu as déjà travaillé pour Radio-Canada en tant que contractuelle et en faisant des films avec des producteurs privés mais pour la télévision publique. Faire une série pour la télévision spécialisée, est-ce bien différent ? Comment il faut adapter ses méthodes de travail ?
Louise Lemelin : Les télévisions spécialisées sont parmi celles qui diffusent le plus de séries documentaires. Ces diffusions répétées permettent d’avoir un impact intéressant sur le débat public. Aussi, Canal Vie, avec des émissions de déco et de mode atteint un auditoire de femmes modernes, allumées, auquel elle présente aussi une programmation documentaire costaude : pensons au Voyage d’une vie, à Bouffe Malbouffe, aux Dessous de l’assiette, à Trisomie 21 / Défi Pérou. On peut donc atteindre par ce diffuseur un auditoire qui n’est pas celui des télévisions généralistes et qui pourrait être plus influencé que d’autres par la mauvaise presse dont sont victimes les musulmans installés au Québec. Va sans dire qu’il faut tenir compte des habitudes de ces téléspectatrices et du style du diffuseur auquel elles sont attachées.
Évidemment, les moyens de production disponibles ne sont pas les mêmes. Le nombre de jours de tournage et de montage sont même plus restreints que c’est le cas pour les reportages d’actualités produits pour les télévisions généralistes. J’ai passé 8 mois à faire la recherche et à scénariser avant d’entrer en production pour savoir où l’on allait et pouvoir s’ajuster rapidement devant l’imprévu. Ça m’a aidé en production à gérer le projet en fonction des objectifs visés. La production s’est adjoint des réalisateurs imaginatifs, sensibles et inventifs. Vous remarquerez à la diffusion qu’en fixant certains patterns de tournage, ils ont facilité le montage et diminué les besoins en narrations. Les réalisateurs ont combiné plusieurs approches pour filmer les épisodes: la manière du cinéma vérité, des plans plus cadrés et des séquences suscitées. Ces façons de procéder permettent plus de contractions et donnent à la série sa signature particulière, deux avantages dans un environnement télé. Toutefois, la durée de 22 minutes entrecoupée de pauses publicitaires rendait inévitable l’usage de narrations. D’autant plus qu’une télévision qui présente beaucoup de magazines crée des attentes en ce sens. Faire une série avec un financement de télévision spécialisé, cela exige une production hyper ficelée et beaucoup beaucoup de talent et d’énergie.
MI : Le sujet que vous avez abordé n’est pas facile, on sait qu’il y a des perceptions négatives pour ne pas dire des préjugés. Par quelles réflexions êtes-vous passés avant d’arriver à la formule, le style, le contenu que vous avez choisi ?
LL : Au départ, j’étais très intéressée à me pencher sur ce qui était, dans la foulée des débats sur les accommodements raisonnables, l’un des grands enjeux de notre société. À l’origine, la série devait être une série documentaire où nous filmerions le quotidien d’une famille musulmane s’installant au Québec. Rien de tel qu’une démarche documentaire dans la durée. Nous nous sommes rendus compte qu’en percevant les musulmans installés au Québec comme une communauté d’abord préoccupée d’obtenir des accommodements religieux, et risquant de faire revenir le Québec à l’époque de la grande noirceur, nous, les Québécois nés ici, étions vraiment très loin de la réalité! Les statistiques effarantes sur le chômage des Maghrébins nous ont particulièrement ébranlés.
La question de l’égalité des femmes préoccupait toute l’équipe. Au départ, plusieurs d’entre nous étaient plutôt réfractaires à l’idée du voile et le considéraient comme un signe de soumission. La recherche et la production dans la durée nous ont amenés à voir les choses de façon beaucoup plus nuancée. L’immigration demande beaucoup de courage et exige des couples énormément de complicité. Les femmes, voilées ou non, en mènent large, à la fois dans ce projet et dans la vie de famille. Plusieurs sont des professionnelles de haut niveau. Le drame, c’est que ces couples sont venus sans se rendre compte de la difficulté d’accès aux métiers et aux professions régis par des ordres professionnels. Ils se retrouvent en situations très précaires. Le vrai danger pour le Québec c’est la formation d’une communauté humiliée, vilipendée, où la dépression se répand de façon insidieuse.
Pour tout le monde, et indépendamment de la sympathie que nous pouvions ressentir pour l’un ou l’autre des participants, le tournage a été très ardu. La série doit beaucoup aux familles participantes et aux autres personnes qui ont témoigné. Pour les Maghrébins, l’expérience documentaire et télé est complètement exotique. Il n’existe ni au Maroc, ni en Algérie l’équivalent de l’émission que nous étions en train de faire. Alors que nous filmions avec grande parcimonie, nos participants trouvaient le tournage épuisant. Tous les musulmans interviewés craignaient de se voir dénigrer à nouveau comme c’est trop souvent le cas depuis 2001, particulièrement avec l’incident d’Hérouxville et les débordements devant la Commission Bouchard-Taylor
C’est ainsi que la série est devenu ce documentaire réalité qui combine l’enquête sur des enjeux fondamentaux et la découverte d’êtres humains touchants, à la fois semblables et différents de nous. Nous croyons que les Québécois qui verront la série s’attacheront aux personnages et s’attaqueront, dans la mesure de leurs moyens, aux obstacles qui bloquent leur intégration, au premier chef, l’intégration en emploi. Au nom de l’équipe, j’émets un vœu : que des employeurs qui auront vent de la série offrent enfin aux parents des trois familles suivies pendant près d’un an, des emplois à hauteur de leurs compétences et de leur expérience!
VERSION LONGUE
Louise Lemelin a été réalisatrice de Grands reportages (maintes fois primés) à la télévision de Radio-Canada. Par la suite, elle a réalisé des documentaires avec des producteurs privés pour Radio-Canada, Télé-Québec, RDI et TV5. Elle a produit avec BBR Productions Le Diable au corps, documentaire de Johanne Prégent, coscénarisé avec Nelly Arcan. Depuis quelques années, elle a scénarisé et développé avec Trinôme et pour Canal Vie des séries et un documentaire unique dont elle assure ensuite la production déléguée. La diffusion des 13 épisodes de la série ISLAM QUÉBEC est commencée depuis le 19 janvier 2009. La série offre une incursion unique dans le quotidien de trois familles d’origine maghrébine qui viennent de s’établir au Québec.
Magnus Isacsson : Tu as déjà travaillé pour Radio-Canada en tant que contractuelle et en faisant des films avec des producteurs privés mais pour la télévision publique. Faire une série pour la télévision spécialisée, est-ce bien différent ? Comment il faut adapter ses méthodes de travail ?
Louise Lemelin : Les télévisions spécialisées sont parmi celles qui diffusent le plus de séries documentaires. Ces diffusions répétées permettent d’avoir un impact intéressant sur le débat public. Aussi, Canal Vie, avec des émissions de déco et de mode atteint un auditoire de femmes modernes, allumées, auquel elle présente aussi une programmation documentaire costaude : pensons au Voyage d’une vie, à Bouffe Malbouffe, aux Dessous de l’assiette, à Trisomie 21 / Défi Pérou. On peut donc atteindre par ce diffuseur un auditoire qui n’est pas celui des télévisions généralistes et qui pourrait être plus influencé que d’autres par la mauvaise presse dont sont victimes les musulmans installés au Québec. Va sans dire qu’il faut tenir compte des habitudes de ces téléspectatrices et du style du diffuseur auquel elles sont attachées.
Évidemment, les moyens de production disponibles ne sont pas les mêmes. Le nombre de jours de tournage et de montage sont même plus restreints que c’est le cas pour les reportages d’actualités produits pour les télévisions généralistes. La collaboration entre artisans producteurs et diffuseurs doit être particulièrement bien structurée pour être le plus harmonieuse et efficace possible. Trinôme m’a recrutée pour développer et mener à bien le projet: l’idée de faire une série à la suite du débat sur les accommodements raisonnables venait de la maison, en particulier de Pierre Blais. Les associés Jocelyne Allard et Kim Loranger et la productrice Johanne Ménard m’ont appuyé à 100% pour que le maximum d’argent disponible se retrouve à l’écran.
J’ai passé 8 mois à faire la recherche et à scénariser avant d’entrer en production pour savoir où l’on allait et pouvoir s’ajuster rapidement devant l’imprévu. Ça m’a aidé en production à gérer le projet en fonction des objectifs visés. La production s’est adjoint des réalisateurs imaginatifs, sensibles et inventifs. Charles Gervais a réalisé la majorité des épisodes avec beaucoup d’aplomb. Son implication très soutenue et conséquente au plan journalistique a fait que la portée de la série n’a cessé de s’approfondir. Il l’a fait même quand les réserves du milieu musulman, très échaudé par la couverture médiatique, obligeait à des revirements importants, un casse-tête permanent quand l’échéancier est aussi serré. Sophie Lambert a conçu l’ouverture très sympa et accrocheuse (un must en télé), ainsi que l’habillage. Elle a donné le ton de la série avec les premiers épisodes. Les réalisateurs ont combiné plusieurs approches pour filmer les épisodes: la manière du cinéma vérité, des plans plus cadrés et des séquences suscitées. Ces façons de procéder permettent plus de contractions et donnent à la série sa signature particulière, deux avantages dans un environnement télé. Vous remarquerez à la diffusion qu’en fixant certains patterns de tournage, elle facilitait le montage et diminuait les besoins en narrations. Toutefois, la durée de 22 minutes entrecoupée de pauses publicitaires rendait inévitable l’usage de narrations. D’autant plus qu’une télévision qui présente beaucoup de magazines crée des attentes en ce sens.
L’expérience et le talent du Directeur photo Sylvestre Guidi et de la Preneure de son Claude Hamel ont permis de tirer un matériel magnifique dans le temps disponible: la série est truffée de moments de vérité et d’émotion qui contribueront à toucher cet auditoire particulièrement sensible aux enjeux humains. La coordonnatrice Audrey Gauthier (qui a aussi réalisé le 9e épisode sur les ados) assurait avec beaucoup de coeur et d’efficacité la liaison avec les familles et les autres participants tout en gérant les horaires et la petite caisse: cette fonction, qui n’existe pas dans les équipes de grands reportages est cruciale pour la production d’une série dans ces conditions. La recherchiste Francine Tremblay, une des meilleures, vérifiait les infos diffusées, bookait les intervenants, colmatait les brèches et révisait les narrations.
Le rôle du monteur (principalement Mathieu Lalonde) a été aussi déterminant. Il lui fallait de bons réflexes et un grand sens du rythme pour faire lever la mayonnaise en si peu de temps. Le réalisateur arrivait avec une structure qui m’était montrée pour approbation une fois assemblée; le monteur l’enrichissait de séquences qu’il peaufinait avec le réalisateur. Fallait ensuite l’approbation du diffuseur. Il n’y avait pas vraiment de droit à l’erreur, contrairement à la situation dans d’autres productions. Pour la Postprod, nous avons aussi eu la chance de travailler avec des artisans rapides et compétents. C’est à cette étape que l’on peut dilapider un mince budget dans le temps de le dire: il faut une coordonnatrice de postprod, un atout chez Trinôme (Marie-Claude Welburn). Dominic Guité au montage en ligne et Dominic Barde au Mix ont beaucoup ajouté à la qualité du produit final.
En somme, faire une série avec un financement de télévision spécialisé, cela exige une production hyper ficelée et beaucoup beaucoup de talent et d’énergie. Le fait que Trinôme soit une boîte multigénérationnelle qui réunit plein de jeunes artisans inventifs avec des professionnels plus expérimentés n’a pas du tout nuit au plan du résultat.
MI : Le sujet que vous avez abordé n’est pas facile, on sait qu’il y a des perceptions négatives pour ne pas dire des préjugés. Par quelles réflexions êtes-vous passés avant d’arriver à la formule, le style, le contenu que vous avez choisi ?
LL : Au départ, j’étais très intéressée à me pencher sur ce qui était, dans la foulée des débats sur les accommodements raisonnables, l’un des grands enjeux de notre société. À l’origine, la série devait être une série documentaire où nous filmerions le quotidien d’une famille musulmane s’installant au Québec. Un peu dans la foulée de Pignon sur rue, un des premiers documentaires réalité produit au Québec, par Trinôme d’ailleurs. Même s’il suffit d’utiliser régulièrement le taxi à Montréal pour constater que nous intégrons mal nos immigrants, j’étais loin d’imaginer l’ampleur du phénomène que j’allais découvrir, la richesse de la matière documentaire à laquelle nous aurions accès.
Rien de tel qu’une démarche documentaire dans la durée. J’ai eu, et par la suite, l’équipe a eu, des dizaines et des dizaines de contacts importants et substantiels avec des Maghrébins, des organisations d’accueil, des universitaires, des personnes familières avec les milieux musulmans de Montréal. Nous sommes allés en région à plusieurs reprises. Tout ça pour nous rendre compte qu’en percevant les musulmans installés au Québec comme une communauté d’abord préoccupée d’obtenir des accommodements religieux, et risquant de faire revenir le Québec à l’époque de la grande noirceur, nous, les Québécois nés ici, étions vraiment très loin de la réalité! Les statistiques effarantes sur le chômage des Maghrébins nous ont particulièrement ébranlés.
Les résultats de la recherche et le succès que connaissait en même temps Bouffe Malbouffe, une série d’enquête produite à Trinôme, diffusée par Canal Vie, ont incité le Line Richard, directrice des productions originale à Canal Vie et le Producteur exécutif Pierre Blais à soutenir une scénarisation et une production dans le sens d’une enquête plus approfondie.
La question de l’égalité des femmes préoccupait toute l’équipe. Au départ, plusieurs d’entre nous étaient plutôt réfractaires à l’idée du voile et le considéraient comme un signe de soumission. La recherche et la production dans la durée nous ont amenés à voir les choses de façon beaucoup plus nuancée. L’immigration demande beaucoup de courage et exige des couples énormément de complicité. Les femmes, voilées ou non, en mènent large, à la fois dans ce projet et dans la vie de famille. Plusieurs sont des professionnelles de haut niveau. C’est devenu vite évident qu’il s’agissait en grande majorité de couples jeunes, diplômés, dotés de bonnes situations avant leur départ du pays d’origine, et pas du tout intégristes au plan de leur pratique religieuse. Cela, que les femmes soient voilées ou non. D’ailleurs, c’est une minorité de femmes musulmanes qui portent le voile. Leur première préoccupation est de trouver un travail à hauteur de leurs compétences. Le drame, c’est que ces couples sont venus sans se rendre compte de la difficulté d’accès aux métiers et aux professions régis par des ordres professionnels. Ils se retrouvent en situations très précaires. Le vrai danger pour le Québec c’est la formation d’une communauté humiliée, vilipendée, où la dépression se répand de façon insidieuse.
Pour tout le monde, et indépendamment de la sympathie que nous pouvions ressentir pour l’un ou l’autre des participants, le tournage a été très ardu. La série doit beaucoup aux familles participantes et aux autres personnes qui ont témoigné. Pour les Maghrébins, l’expérience documentaire et télé est complètement exotique. Il n’existe ni au Maroc, ni en Algérie l’équivalent de l’émission que nous étions en train de faire. Alors que nous filmions avec grande parcimonie, nos participants trouvaient le tournage épuisant. Tous les musulmans interviewés craignaient de se voir dénigrer à nouveau comme c’est trop souvent le cas depuis 2001, particulièrement avec l’incident d’Hérouxville et les débordements devant la Commission Bouchard-Taylor. Ajoutez leur vulnérabilité en tant qu’immigrants et parfois les mises en gardes des compatriotes. Nous ne comptons plus le nombre de personnes invitées à participer qui se sont désistées ou qui ont refusé l’autorisation de filmer. Dans certains cas, suscitant beaucoup de frustration de la part de l’équipe. Ainsi, Charles Gervais n’a pas pu filmer la riche vie communautaire des mosquées les vendredis soirs et durant le Ramadan. Nous avons dû nous contenter de plans filmés de dos, qui donnent une impression contraire à celle qui se dégage en réalité.
La situation des familles a beaucoup ému l’équipe. Cela dit, la série n’est ni complaisante, ni empreinte de rectitude politique. Elle montre bien l’apprentissage que les Maghrébins installés ici doivent faire au plan de la culture du travail et de la survie dans une société capitaliste et concurrentielle.
C’est ainsi que la série est devenu ce documentaire réalité qui combine l’enquête sur des enjeux fondamentaux et la découverte d’êtres humains touchants, à la fois semblables et différents de nous. Nous croyons que les Québécois qui verront la série s’attacheront aux personnages et s’attaqueront, dans la mesure de leurs moyens, aux obstacles qui bloquent leur intégration, au premier chef, l’intégration en emploi. Au nom de l’équipe, j’émets un vœu : que des employeurs qui auront vent de la série offrent enfin aux parents des trois familles suivies pendant près d’un an, des emplois à hauteur de leurs compétences et de leur expérience!
Merci à Jorge Bustos-Estefan pour l’aide avec ce blogue.

