
Photo de Haj Ali : Enseignant irakien, il a été détenu à la prison de Abu Ghraib. Sa main gauche est toujours paralysée, conséquence des mauvais traitements subis.
Mon ami Patricio Henríquez, installé au Canada depuis qu’il a fui le Chili suite au coup d’état de Pinochet, est un des meilleurs documentaristes du pays. Il vient de sortir son dernier film, Sous la cagoule, un voyage au bout de le torture. Le documentaire est produit par Macumba International en co-production avec l’ONF. Aprés un lancement au Festival du Nouveau Cinéma, le film est actuellement en salle à Ex-Centris. C’est un film bouleversant au niveau des témoignages et très fort sur le plan esthétique, qui soulève aussi des questions essentielles concernant la politique étrangère Américaine et la ‘guerre contre le terrorisme.’ J’étais présent à la première projection à Ex-Centris et Patricio a laissé la parole à Adil Charkaoui, marocain d’origine, qui est sujet à un ‘certificat de sécurité’ au Canada. Après un long séjour en prison, il ne peut pas circuler librement, et les raisons de ses mesures sont gardées secrètes. Dans la disucssion qui a suivi le film, quelques personnes ont soulevé la complicité du Canada dans les politiques extérieure et de sécurité des États-Unis. J’ai posé quelques questions à Patricio.
Magnus Isacsson : Quelle a été ta réflexion sur les stratégies de réalisation ? Ce n’est pas un sujet facile !
Patricio Henríquez : Avec ce type de film avec une thématique si vaste dans l’espace et dans l’Histoire, il faut composer avec une grande diversité: personnages, lieux de tournage, sources d’archives, information, etc. Et malgré un travail de recherche poussée, on ne sait pas tout au début des tournages, ce qui laisse peu de possibilités pour définir un style. Cependant, il a toujours été clair pour moi que le sujet allait être traité essentiellement sur la base de témoignages. Nous avons favorisé des éclairages et des prises de vue qui mettaient en relief les personnalités de nos témoins. Nous avons aussi décidé de tourner toutes les entrevues à deux caméras. L’une en mouvement, très proche des personnages, explorant au maximum leurs expréssions corporelles, alors que la deuxième était fixe avec des plans moyens. Forcément, beaucoup de décisions de style ont été prises au montage et nous ont permis d’orienter le travail infographique sur les gravures d’époque ainsique quelques images plutôt impressionistes tournées en cours de montage.
MI : Comment amener les gens à voir un film sur un sujet si lourd ? (J’avais fait un film sur les victimes innocentes du crime organisé, je ne dis pas qu’il était aussi bon que le tien, mais à peu près personne n’a voulu le voir en salle.)
PH : C’est une question très pertinente pour laquelle je n’ai pas une réponse. J’ai tenté dans les entrevues avec les média pendant la mise en marché du film, de faire appel à un sens de responsabilité collective: la torture aujourd’hui devait concerner les opinions publiques du monde occidental puisque c’est au nom de ce dernier et de ses valeurs que l’on martyrise des êtres humains issus d’autres cultures. La critique qui a été très généreuse à notre égard peut aussi nous aider. Je crois que effectivement les gens ne se précipitent pas pour voir ces documentaires qui traitent de sujets difficiles, peut-être parce que le documentaire ne propose aucune évasion au spectateur qui est laissé à la fin du film à sa propre réflexion. Je crois que le traitement des mêmes sujets en fiction (et il y en a qui sont vraiment excellents) entretiennent l’idée qu’avec le générique de fin on ferme un chapitre qui n’existe pas dans la réalité. Il y a ainsi un probable sentiment qui évite la réflexion. Il reste aussi que le documentaire peut faire sa route pendant des années, dans divers pays et devant des auditoires en principie inimaginables. En septembre 2008, j’ai présenté mon film Désobéir, qui date de 2005 et qui raconte les histoires de militaires qui n’ont pas suivi des ordres qu’ils considéraient immorales, à l’École Militaire de l’Argentine à quelques 600 cadets et en présence du Commandant en Chef de l’Armée et de la Ministre de la défense. Bien sûr cette projection ne figurait sur aucun plan préalable de mise en marché. C’est un hasard qui fait que le film a pu être utile dans une dynamique sociale où les dirigeants politiques de l’Argentine tentent d’établir une conscience éthique des droits humanis chez les jeunes qui suivent la carrière militaire.

L’Argentine Patricia Isasa. Photo prise à Columbus aux États-Unis lors d’une manifestation qui avait pour but de dénoncer l’École des Amériques. Aujourd’hui architecte, elle n’avait que 16 ans lorsqu’elle a été arrêtée et torturée par la dictature argentine.
MI : Vous avez choisi de sortir le film ici à la toute fin de l’ère Bush, alors qu’il était déjà prêt depuis un bon moment. Pourquoi ?
PH : C’est une décision du distributeur qui préférait que le film fasse un certain nombre de festivals à l’étranger, histoire de mieux préparer le terrain pour sa sortie au Québec. C’était una stratégie qui visait justement à amener plus de gens à voir le film ici. Est-ce efficace? Je ne le sais pas. Nous verrons les résultats un peu plus tard.
MI : Avec des collègues, tu as fait un court-métrage sur le cas de Omar Khadr qui circule avant tout sur le web. Est-il possible d’évaluer l’impact d’un tel vidéo à petit budget et à diffusion rapide, comparé à un long-métrage qui a pris des années à faire ?
PH : Il est difficile d’évaluer cet impact. Mais nous parlons de deux espaces différentes. Rien ne nous assure que tout le public qui fréquente les salles regarde aussi les propositions documentaires du Web, et vice-versa. Pour nous c’est une question très pratique: nous disposions d’un document de sept heures enregistré à Guantanamo, une primeur. Nous pouvions (et devions?) agir vite. Ce fut fait et il est toujours disponible sur YouTube. Mais rien n’empêche que ce court-métrage puisse être projetté en salles. En fait, le directeur du Festival du nouveau cinéma, Claude Chamberlan a décidé, dès qu’il l’a vu, de le montrer hors programme dans le cadre du festival. Et le voir sur grand écran, provoque une autre perception que de le voir sur l’écran de l’ordinateur.On peut tenter de comparer ces deux expréssions, le court pour le Web et le long pour les salles, mais on n’est pas obligé de choisir l’un plus que l’autre. Les deux sont nécessaires, je crois, et sont finalement complementaires.

Said Nabi Sidiqy : Agent de la police actuelle afghane qui a été arrêté et torturé par les Américains à la prison de Bagram.
Merci à Jorge Bustos-Estefan pour l’aide avec ce blogue.